Un baiser non sollicité ravive le débat sur la banalisation du harcèlement envers les femmes

En direct du festival de musique Osheaga, à Montréal, la journaliste à Radio-Canada Valerie-Micaela Bain a été interrompue vendredi soir, embrassée sur la joue contre son gré par un parfait inconnu. L’événement, devenu viral en quelques heures, a soulevé de vives réactions sur les réseaux sociaux, ravivant le débat sur la banalisation du harcèlement envers les femmes dans la société québécoise.

 

« Malheureusement, on a l’habitude de voir des journalistes se faire interrompre en direct, se désole la présidente du Conseil des Montréalaises (également chroniqueuse au Devoir), Cathy Wong. Et tant qu’on verra encore cette culture encourageant ces gestes, ces comportements inacceptables dans nos films, nos médias, dans la culture populaire, ça ne changera pas. »

 

Prise pas surprise, Valerie-Micaela Bain a repoussé le festivalier avec son bras tout en lançant sévèrement « Non, vraiment pas ! », avant de reprendre son compte rendu dans le calme, vendredi.

 

Peu après l’événement, la journaliste culturelle a vivement dénoncé ce geste sur son compte Facebook, soulignant qu’il n’avait été « ni adorable ni flatteur » de perturber ainsi son travail. « On ne m’embrasserait pas si on me croisait dans la rue ou nulle part ailleurs, avait-elle poursuivi. Ce n’est pas soudainement acceptable parce que je suis une femme devant une caméra en direct à la télé. »

 

Il y a une différence entre faire un bye bye derrière la caméra et agresser une journaliste.

Stéphane Giroux, président de la FPJQ

 

Les réseaux sociaux se sont vite emballés : dimanche soir, son message avait déjà été partagé plus de 8700 fois. La journaliste n’a toutefois pas accordé d’entrevue auDevoir, indiquant devoir « encore régler certaines choses avant même de considérer d’accorder des entrevues dans les médias ».

 

Le comportement de Mme Bain, tantôt applaudie pour son sang-froid et son professionnalisme, tantôt jugée comme ayant réagi excessivement à une « plaisanterie », a fortement divisé les internautes.

 

La Société Radio-Canada a tenu à saluer la réaction de sa journaliste : « En gardant son sang-froid de manière évidente après un tel événement, notre journaliste a eu un comportement remarquable en ondes. »

 

« Sa réaction a été instantanée, mais elle a rapidement repris son topo », a renchéri le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux. Lors de grands événements comme Osheaga, les journalistes à la télévision travaillent dans des conditions difficiles, stressantes et doivent faire preuve de beaucoup de concentration, rappelle-t-il.

 

Tout en notant le caractère « solide et combatif » de la journaliste, la sexologue Sophie Morin estime pourtant « pernicieux de féliciter les victimes en fonction de leur réaction, car ça maintient l’idée qu’il y a “une bonne façon” de réagir ». « Les conséquences [pour la victime] peuvent être les mêmes si la personne a figé, si elle a combattu ou si elle a fui. Et le problème, c’est que les personnes qui fuient ou figent sont moins crues et moins soutenues par leur entourage, car on juge qu’elles n’ont pas eu “la bonne réaction” », ajoute-t-elle.

 

« J’ai déjà vu des journalistes qui avaient réagi aux États-Unis [à ce même phénomène], mais que la personne mette une frontière en direct et réaffirme après sur les réseaux sociaux que c’est inacceptable, au Québec, c’est plus rare », reconnaît la sexologue.

 

Banalisation de la culture du viol

 

Pour Cathy Wong, le « manque de réaction de certaines femmes » vient justement d’une banalisation des comportements sexistes. « Les femmes ont accepté les gestes déplacés comme une main aux fesses, des insultes, des commentaires sexistes, un bec sur la joue. Ça fait partie du quotidien, alors elles ont appris à ne plus réagir. Mais ce n’est pas normal qu’on supporte ça quand on n’a pas donné notre consentement », se désole-t-elle.

 

Le geste du festivalier et les commentaires de certains internautes le défendant ne manquent pas d’alimenter cette banalisation, croit Sophie Morin. « Traverser les frontières des autres est considéré comme quelque chose de drôle. C’est une façon d’essayer de montrer qu’on est cool. Les gens font ça avec leurs amis, des proches et perdent de vue les conséquences pour les autres. »

 

C’est comme si une femme ne pouvait pas revendiquer son droit à ne pas être touchée ou agressée sans qu’on lui reproche d’être féministe. Comme si c’était une mauvaise chose d’être féministe !

Catherine Léger

 

« Il y a une différence entre faire un bye bye derrière la caméra et agresser une journaliste, s’offusque quant à lui Stéphane Giroux de la FPJQ. Que des adultes majeurs et vaccinés se pensent drôles en venant empêcher une journaliste de faire son travail, je ne comprends pas. »

 

Il considère le geste de l’inconnu comme « agressif et sexiste », témoignant d’un « manque de respect » envers le travail de la journaliste. Il critique également ceux venus à sa défense en invoquant « le climat de fête et l’alcool » à Osheaga.

 

De son côté, l’auteure Catherine Léger regrette de voir le débat autant dégénérer sur les réseaux sociaux dès qu’il s’agit de culture du viol. « C’est comme si une femme ne pouvait pas revendiquer son droit à ne pas être touchée ou agressée sans qu’on lui reproche d’être féministe. Comme si c’était une mauvaise chose d’être féministe ! »déplore-t-elle.

 

L’auteure surveille de près ce phénomène depuis plusieurs années. Sa pièce de théâtre Baby-sitter, qui joue actuellement au Théâtre La Licorne à Montréal, s’inspire justement d’un incident similaire survenu en Ontario : un employé d’Hydro One avait perdu son emploi après avoir proféré des propos misogynes à la caméra alors qu’il était en entrevue avec une journaliste sportive.

 

Les journalistes dans la ligne de mire ?

 

Ridiculiser les journalistes n’a rien de nouveau en Amérique du Nord, où plusieurs d’entre eux ont vu leur travail perturbé en direct ces dernières années. Début 2014, les États-Unis ont connu un mouvement qui consistait à interrompre les journalistes — surtout des femmes — en criant la phrase vulgaire et explicitement sexuelle « fuck her right in the pussy » dans leur micro. Un comportement que l’ex-ministre canadien de la Justice Peter MacKay estimait en 2015 passible de faire l’objet d’accusations au criminel.

 

« C’est une banalisation du métier de journaliste, affirme M. Giroux. On ridiculise les journalistes, car c’est bon dans certains milieux de s’en prendre aux médias. Les gens pensent que c’est un jeu, que les gens vont rire avec eux. »

 

Bien que le phénomène ne soit pas aussi répandu au Québec qu’aux États-Unis, M. Giroux indique rester sur ses gardes. « La FPJQ va agir s’il le faut, on va trouver une solution avec les directeurs des postes de télévision pour la sécurité des journalistes, même si certains répondront que c’est le risque du direct. »